Frère&soeur - Severine Lenhard
Frère&soeur
Frère sœur

Le motif est littéraire, traverse les époques, tutoie la dimension du mythe. D’Antigone aux Enfants Terribles, de Caïn et Abel à Pierre et Jean, en allant même jusqu’à Hansel et Gretel, les relations frère et sœur n’en finissent pas d’être explorées dans leur complexité.
Attachée depuis des années à interroger l’enfance à travers Gaspard, l’aîné, Suzanne, la cadette, mes propres enfants, j’en viens tout naturellement à mettre dans l’objectif de mon travail ce lien si particulier, entre rivalité et complicité, qui noue ensemble tant de destins, participe à la construction de chacun dans le croisement incessant des parcours.

Comment la photographie peut-elle représenter ce lien, l’approcher, peut-être en révéler des aspects que les mots peinent à formuler ? C’est la question qui est à l’origine de cette série, modeste contribution à la compréhension de cette part d’intime si mystérieuse encore.
J’ai donc commencé à interroger ce qui unit mes deux enfants, ai tout naturellement cherché dans ma propre enfance mes liens avec mon frère ainé. Et j’ai découvert ce qui me paraît, à moi, neuf, voire surprenant dans ma relation de mère : j’ai pris conscience qu’avec mes enfants nous sommes trois, plus qu’ils ne sont deux. Que la place que j’ai choisi de prendre au milieu du duo modifie sans doute l’arithmétique de leur enfance. Souvent près d’eux, proche, je me mêle à leurs jeux… dans quelle mesure est-ce que j’interviens dans cette relation ?
Pour préciser cela, j’ai choisi 9 mois, le temps d’une gestation, pour fouiller dans mes images, les clichés qui pourraient traduire la vérité du lien.


J’ai donc fait le bilan des images, j’y ai lu une relation qui paraît idyllique. Parce que je suis photographe, mais quand même, avant tout, une mère. Parce que je ne déclenche pas quand la mère prend le dessus. Je n’imagine pas aller chercher mon appareil photo quand mes enfants sont en colère, se disputent. J’interviens ; le cliché n’existe pas, le moment est dans la vie, la travaille, échappe à la conscience du photographe.
Le rattraper ? Leur faire jouer des scènes de disputes ? C’est à l’opposé de ce que je fais en photographie. Mes clichés, c’est le temps passé à observer pour capturer les instants fragiles et fugaces de l’enfance. C’est le moment passé à sortir de nos vies mêlées pour contempler le flux de leurs vies à eux, c’est l’instant où je descends sur la rive pour les regarder affronter la rivière.
Je pars certes du réel mais je sais la difficulté à représenter la réalité de leur relation : amour, jalousie, compétition, ces liens qui participent à la construction de leur personnalité : soit par miroir, soit par différenciation, reflets changeants qui s’attirent et se rejettent.
Face à un vaste choix d’images, mélange d’images du quotidien pur et d’images dans la nature, comment raconter quelque chose de ces réalités dont une partie n’est pas mise en images ? Comment, quand les sentiments sont si intimes et même en recréant une réalité artificielle, comment les montrer, sans tomber dans la caricature d’une image. Comment rendre compte de la frustration si présente en enfance, sans simplifier et sans figer dans le convenu et le banal ?
J’ai donc choisi d’essayer de passer par l’imagerie des contes, des histoires, des romans d’aventures.

Dans tous ces clichés moissonnés dans le champ de leur enfance vraie, j’ai choisi les images où chacun d’eux invente son réel, le joue, elle avec son frère, lui avec sa sœur. Car c’est aussi ça qui se joue entre un frère et une sœur : les histoires qu’on s’invente, qu’on confie à l’autre, qu’on cherche à comprendre à deux pour mieux affronter le monde qui nous entoure.
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